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1 août 2017 /typographie /

[Type@Paris] Entretien avec Albert-Jan Pool

Cette année, un groupe formidable d’orateurs et d’invités sont présents à Type@Paris, événement dont Adobe est partenaire. Comme nous voulions en savoir un peu plus sur chacun d’eux, nous leur avons posé une série de questions auxquelles ils ont bien voulu prendre le temps de répondre.

La fabuleuse intervention d’Albert-Jan sur la lisibilité nous fait comprendre combien la typographie regorge de possibilités. Découvrez plus en détail l’approche d’Albert-Jan dans cet entretien et l’intégralité de sa présentation sur la chaîne YouTube d’Adobe France.

Dans un tweet récent, Nick Sherman citait cette phrase de Dan X Solo : « Devenir typographe, c’est devenir un érudit. C’est inévitable. Il ne peut en être autrement. » Partagez-vous le sentiment de Dan X Solo ?

Albert-Jan Pool : D’abord, il ne faut pas oublier que Dan X Solo était un collectionneur et un amoureux des polices et des lettrages, plutôt qu’un universitaire. Il attire simplement notre attention sur le fait que nombre d’entre nous, par la force des choses, nous intéressons à l’histoire des polices et nous plongeons dedans d’une manière ou d’une autre. Cependant, je n’adhère que partiellement à cette assertion. Je pense justement qu’il peut en être autrement. L’étude des aspects historiques de notre travail peut évidemment être très intéressant, voire nécessaire. L’analyse théorique des polices par l’intermédiaire des polices d’impression et de leur histoire — comme l’a fait Updike — est une chose, mais la pratique est à mon avis tout aussi importante. Écrire avec des pointes et des brosses de toutes tailles est fondamental. Observer les différences entre plusieurs versions d’une écriture interrompue (romaine) et attachée (cursive) permet de travailler sur les fondamentaux d’une police. Écrire les caractères avec les outils qui ont servi à les créer est bien plus instructif que de regarder les lettres ou de les recopier en les dessinant. Si vous voulez vraiment comprendre les caractères, pouvoir les créer vous-même sera d’une aide inestimable. Cela se révèle plus efficace que de les décrire ou de les imiter.

En matière de typographie, tout dépend également du type de travail. L’intuition seule peut suffire à concevoir une superbe campagne publicitaire ou un logo. Mais si vous ne vous contentez pas de vouloir être génial et d’obtenir des récompenses, mais souhaitez aussi servir au mieux les intérêts des clients et miser sur une réussite à long terme, votre travail exigera recherches, analyses, raisonnements et réflexions. Pour les projets à caractère informatif, tels que les ouvrages scientifiques, les sites web de structure complexe, les dictionnaires et les manuels scolaires, le rendu dépendra de la démarche du typographe. Les travaux de ce type gagnent en clarté, lisibilité et efficacité lorsque le typographe ne s’arrête pas à l’aspect visuel général, mais qu’il étudie et analyse également le contenu.

Vous avez également, semble-t-il, consacré beaucoup de temps à effectuer des recherches, au-delà du simple dessin de la police. Estimez-vous fournir, grâce à cela, un travail plus riche ?

Dans mon cas, oui. Mais je le répète, ce n’est pas la seule façon, ni la meilleure, d’y parvenir. La plupart des concepteurs de polices sont des gens pratiques. Ils préfèrent apprendre en faisant qu’en réfléchissant à ce qu’ils vont créer. Contrairement à ce que certains peuvent penser, les concepteurs de polices ne sont pas très différents des typographes ou des graphistes.

 Qu’est-ce qui a été déterminant dans votre éducation et votre parcours en tant que concepteur de polices ? Il peut s’agir d’une personne, d’un établissement ou de toute autre chose.

Sans hésitation, je dirai Gerrit Noordzij dans un premier temps. Pour lui, l’écriture est la clé de la conception de polices et de la typographie…et pour l’étudiant que j’étais, cela allait de soi. Plus tard, lorsque j’ai travaillé chez Scangraphic et URW, je me suis rendu compte qu’il existait une multitude de manières de concevoir des polices élégantes et intéressantes. Mais je pense que je ne serais pas devenu le concepteur que je suis sans les connaissances acquises à travers l’écriture. Même lorsque j’ai créé FF DIN, ces connaissances m’ont aidé.

Qu’appréciez-vous particulièrement dans votre domaine d’activité ?

En qualité de typographe, et plus spécifiquement de concepteur de polices, nous apprenons énormément sur notre métier, qui ne représente finalement qu’une poussière dans l’univers du design. Nous apprenons également un peu sur tous les autres métiers. Mes conversations avec les clients sont très enrichissantes. Ce qui me plaît aussi est de savoir qu’il y aura toujours de nouveaux défis et de nouvelles demandes de polices. Mais il faut les trouver, discuter avec les clients potentiels, avec les personnes réellement impliquées dans les projets sur lesquels vous travaillez. C’est surprenant de voir comme certaines personnes peuvent exprimer clairement leurs attentes en matière de typographie et de polices. Les polices et la typographie ne résolvent pas tous les problèmes, bien sûr. Mais je suis convaincu qu’en comprenant les univers de nos clients, nous en résolvons certains. 

Y a-t-il des aspects ou des attitudes négatives dans le secteur que vous aimeriez voir changer ?

Oui. Il faudrait incontestablement mettre fin à la domination du marché du commerce et de l’entreprise par les polices Monotype. Je doute que leur système d’abonnement et de vente soi-disant « flash » apporte un revenu digne de ce nom aux concepteurs. Google devrait rémunérer beaucoup plus les concepteurs de polices et leur permettre de bénéficier financièrement de son succès. Il est injuste que Google gagne des milliards de dollars et ne laisse que des miettes aux concepteurs. Tout le secteur devrait investir dans des travaux originaux plutôt que dans des créations recyclées. J’ajouterai également, comme le disait Fred Smeijers, que les plus grands ennemis des concepteurs de polices sont les autres concepteurs qui préfèrent imiter leurs collègues plutôt que de se creuser les méninges pour innover.

Quelles sont, en dehors de votre secteur d’activité, vos sources d’inspiration ?

Ce sont avant tout les questions de mes étudiants qui m’inspirent. Grâce à eux, je remets souvent en question le contenu de mon enseignement et la manière de le prodiguer. D’un point de vue artistique, je pense être principalement inspiré par le constructivisme, le futurisme, le cubisme, l’art moderne et l’art concret. Ensuite, j’aime les idéaux pédagogiques de personnalités comme Froebel ou Montessori, ainsi que les visions d’architectes comme Berlage, Herman Hertzberger, Otto Niemeyer ou Le Corbusier. L’architecture moderniste socialiste me fascine tout particulièrement. Nombre de ces bâtiments sont actuellement en très mauvais état car les pays n’ont plus les moyens de les entretenir. Ils sont soit bloqués dans leur passé totalitaire, soit dirigés par des gens stupides prônant le néolibéralisme. C’est triste de voir cet héritage culturel se délabrer.

 Auriez-vous quelques anecdotes amusantes ou embarrassantes à nous raconter ?

Je trouve embarrassant que FontShop et FontShop International, qui se vantaient à leurs débuts de soutenir les fonderies et concepteurs de polices indépendants, soient désormais à l’opposé de ces idéaux. Cependant, se plaindre continuellement de cette situation est idiot. Nous devrions plutôt réfléchir à la manière d’en tirer les leçons. Lire les contrats avant de les signer et arrêter de jouer à l’artiste dès qu’il s’agit d’argent. Tout évolue, ne mettez pas tous vos œufs dans le même panier et prévoyez toujours un plan B.

Crédits photo : Ralph Baiker

Vous n’avez pas pu voir toutes les interventions ? Rendez-vous sur notre chaîne YouTube pour découvrir les invités de cette édition.

Entretien réalisé par Dave Coleman et publié dans sa version originale (anglais) sur

https://www.typeparis.com/news/qa-sessions-albert-jan-pool/

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