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April 19, 2018 /Adobe Stock /

[Visual Trends] Sortir du cadre et célébrer la diversité : décryptage des nouvelles définitions de l’identité

Le 28 mars dernier, Adobe partageait son analyse de l’identité qui est de plus en plus fluide. Les individus revendiquent une identité plurielle, multiple. Face à l’émergence d’une nouvelle définition de l’identité, son impact dans le domaine de la création nous questionne. Nous avons souhaité croiser les regards de personnalités et d’experts d’horizons divers.

Artiste, sociologue, directeur artistique et curateur d’exposition se sont ainsi réunis lors d’une table-ronde organisée à l’initiative d’Adobe Stock – et qui s’adresse aux créatifs de tous horizons. Dans le cadre du programme Visual Trends, elle avait pour objectif de décrypter cette tendance de société, tout en étant illustrée d’exemples d’artistes qui l’intègrent à leurs œuvres (photographies, illustrations…).

Pour commencer, le sociologue François de Singly rappelle qu’en Occident, on a « progressivement inventé l’idée selon laquelle chacun d’entre nous était unique et doté d’une identité personnelle qui n’est pas accessible. » Et les artistes d’accompagner et de questionner ce long chemin d’une identité fluide, multiple, changeante et s’affranchissant des cadres établis. Focus sur trois thèmes qui sont autant de cadres de départ d’une identité individuelle : notre corps, nos origines et notre sexe.

  1. Questionner le physique et aller au-delà du « canon de beauté »

Le physique est le premier élément que l’on perçoit d’une personne, souvent soumis à un jugement esthétique et parfois moral.

« J’ai remarqué une tendance chez des artistes femmes qui développent un travail autour des canons et des dictats de féminité dans nos sociétés contemporaines », explique Yuki Baumgarten, Directrice Artistique de Fotofever et consultante en art. Les photographes Corinne Mariaud et Valérie Belin montrent par exemple comment les canons de beauté tentent d’uniformiser les êtres et les visages à travers deux séries de portraits, montrant des jeunes filles qui modifient leur physique à l’extrême afin de les faire correspondre, via le maquillage ou la chirurgie esthétique, à ces canons de beauté inatteignables.

 

 

 

 

 

 

 

 

A l’inverse, la philosophie du Body positivisme, portée notamment par des annonceurs comme Dove, des bloggeuses ou des artistes, invite les femmes à assumer leurs différences de manière positive et à créer leurs propres canons de beauté.

Le photographe et contributeur Adobe Stock Benjamin Taguemount s’inscrit dans cette lignée, notamment via une série de photographies publiées lors de la parution du premier numéro du magazine l’ADN en 2014. « J’avais la volonté de représenter une certaine différence. La danse contemporaine m’a beaucoup aidé. Mon travail se situe autour du corps et de sa représentation. Ça faisait longtemps que je voulais faire une série dénuée de tout artifice et travailler sur la représentation de l’individu », explique-t-il.

 

 

 

 

 

 

 

 

Cassant l’idée d’un canon de beauté ethno-centré au profit d’une beauté plurielle, Angélica Dass a photographié pour sa part plus de 3000 personnes à travers le monde pour sa série Humanae. Pour chaque portrait, elle effectue la moyenne de la couleur de peau de son modèle et les fait correspondre à un numéro de référence d’une nuance de la marque Pantone. Elle pose ainsi la question : qu’est-ce qu’être blanc ou noir quand on voit la diversité de nuances que compose les couleurs de peau de ces 3000 personnes ?

Le protocole des prises de vue et la froideur du procédé mettent également en garde contre la catégorisation liée à la couleur de peau ou le classement lié à un système référentiel unique.

2. Faire l’éloge de la transmission et du rapprochement des générations

L’identité personnelle est également très influencée par l’histoire individuelle, le contexte et l’environnement éducatif.  À rebours d’une critique de la famille longtemps prédominante dans le domaine de l’art (on se rappelle le fameux « Famille, je vous hais » sous la plume d’André Gide), Lois Moreno, contributrice Adobe Stock, produit des photographies qui évoquent l’idée de « cocon familial ». Elle capte des instants d’intimité et montre de manière détournée comment le modèle parental et familial va façonner le rapport identitaire.

« On voit bien sur ces images la notion de mimétisme qui va s’établir avec le grand frère ou avec les parents, et comment on apprend par porosité », explique Stéphane Baril, Senior Solution Consultant chez Adobe. A l’opposé de cet univers pictural à la lumière douce et travaillée, la série Family portrait de Thomas Struth, photographe issu de l’Ecole de Düsseldorf, tente de représenter le monde de manière non émotionnelle. Ses portraits de famille réalisés depuis les années 80 prennent pour modèle des familles de toutes origines et toutes extractions sociales, et font ressortir le caractère ambigu et les tensions présentes au sein des différentes cellules familiales.

Dans le même ordre d’idée, l’arrivée des Baby Boomers à l’âge de la retraite est en train de changer notre rapport à l’âge, invite à une redéfinition des notions de « vieux » et de « jeunes » et bouleverse les repères familiaux tout en rapprochant les générations.

La campagne de la marque Comptoir des Cotonniers met en scène des duos mères/filles depuis près de 20 ans. Cette campagne est pensée pour que la fille emprunte les vêtements de la mère mais aussi que la mère emprunte ceux de la fille, bouleversant ainsi la logique de transmission verticale des parents aux enfants, et redéfinissant un nouveau type d’échange dans lequel les jeunes générations rajeunissent leurs parents.

 

 

 

 

 

 

 

 

Béatrix Boros dépeint quant à elle des séniors en pleine crise d’adolescence, jouissant d’une nouvelle liberté, affranchie des contraintes de temps et de travail. Erwin Olaf, avec sa série Mature (2006), photographie des femmes d’âge mûr dans des poses de Pin Up, montrant que la beauté et le glamour ne sont plus l’apanage de la jeunesse.

Au-delà de la famille et des phénomènes de génération, notre identité personnelle est aussi étroitement liée à des identités culturelle ou nationale. Ainsi, en détournant la figure très symbolique du drapeau, censé incarné les valeurs et l’histoire d’une nation, David Hammons a créé un drapeau américain aux couleurs de l’Afrique. Il développe ainsi un travail sur son identité afro-américaine car il se sent profondément américain, mais il revendique une culture et une histoire particulière, liées à ses origines.

L’œuvre France réalisée par Skall, artiste et Art Advisor, en 1992 s’inscrit parfaitement dans cette dynamique, recréant un drapeau français en assemblant trois cartes postales achetées dans trois musées parisiens (Musée du Louvre, Guimet et Pompidou). Il nous invite à réfléchir sur les bases culturelles qui nous construisent, mettant en avant une France soumise à de multiples sources d’influences, conséquence, entre autres, de son histoire coloniale.

3. Troubler les rapports de genre et prolonger la libération de la femme

Le questionnement autour du genre est en gestation dans le domaine créatif depuis le début du XXe siècle avec des artistes comme Claude Cahun, Pierre Molinier ou encore Michel Journiac. Calvin Klein avec sa première fragrance unisexe provoque le grand public en mettant en avant des physiques androgynes.

Thibault Stipal développe sur ce thème une série extrêmement troublante, travaillant la lumière de manière à focaliser le regard du spectateur sur le regard du modèle, pour en découvrir ensuite le reste du corps, qui est souvent différent de ce que l’on attend.

Dans la même lignée, Dorothée Smith développe un travail qui ne cesse de poser la question du genre : doit-on automatiquement être identifié comme homme ou femme ? Elle nous montre à travers des clichés intimes l’ambivalence d’une communauté d’amis transgenre.

François de Singly rappelle qu’un transgenre possède par exemple un sexe féminin tout en se sentant absolument homme. Il n’a donc pas de doute identitaire : le doute est social. La tendance qui est finalement la plus proche de l’idée de fluidité est la pensée queer, qui n’a de noyau stable que l’identité personnelle. En effet, l’identité personnelle ne se fixe pas mais elle se décide et évolue.

Après la vague d’indignation qui a suivi l’affaire Weinstein en octobre 2017, la question du féminisme revient sur le devant de la scène.

« Je rends hommage à toutes les artistes femmes car sans elles, le paysage de l’art n’aurait jamais été ce qu’il est aujourd’hui », rappelle Skall en nous présentant deux photographies de Pilar Albarracin, une artiste espagnole qui questionne avec humour son rôle de femme dans la société espagnole.

 

 

 

 

 

 

 

 

La grande Torera (2009) qui porte une cocotte-minute sous son bras nous rappelle que les femmes sont aujourd’hui capables de décider de leur destinée, et de s’affranchir du rôle qu’on leur a réservé jusqu’à présent. Sous pression et prête à exploser, la cocotte-minute apparaît comme une arme dans les mains de cette femme aux habits et à la posture guerrière.

Ellis van der Does, jeune illustratrice Néerlandaise et contributrice Adobe Stock, est une représentante d’une nouvelle vague féministe qui intègre les réseaux sociaux dans ses revendications, s’appuyant sur ce mode de communication pour servir leur contestation. Via ses dessins, elle aborde les sujets sensibles avec ironie, décalage et maturité.

« Avec la révolution numérique, nous sommes devenus des communicants sur nous-même. On va accentuer notre identité personnelle à travers différents profils », explique Anaïs Montevecchi, experte en médiation de l’art contemporain. On entre donc dans un jeu de masques où l’on construit une identité virtuelle, qui est le reflet éclaté, kaléidoscopique de notre identité personnelle.

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Pour développer ce thème, nous nous somme entretenus avec :

–          Anaïs Montevecchi, Experte en médiation de l’art contemporain

–          Benjamin Taguemount, Photographe et contributeur Adobe Stock

–          François de Singly, Professeur en sociologie

–          Skall, Artiste et Art Advisor

–          Stéphane Baril, Senior Solution Consultant chez Adobe

–          Yuki Baumgarten, Directrice Artistique de Fotofever et consultante en art

Pour en savoir plus sur la tendance des identités multiples :

A bientôt pour une nouvelle séquence Visual Trends !

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